21 novembre 2006
2001 l'Odyssée du Rond
Tiens ! J'ai été frappé par la récurrence des formes rondes dans le film de Stanley Kubrick 2001 l'Odyssée de l'Espace (1968).
Précision : il vaut mieux avoir déjà vu ce film avant de lire ce billet.
Contemplons-en quelques extraits :
Forcément, un film qui se déroule dans l'espace ! Qu'y a-t-il à part du vide et des sphères ?
Des vaisseaux spatiaux, peut-être, comme cette gigantesque roue sur fond de Beau Danube Bleu, valse à trois temps qui fait tournoyer les danseurs......
... ou comme cette boule qui se pose sur la lune :
J'ai déjà un peu parlé ici du rond comme forme pure et idéale, et je l'ai également brièvement évoqué à l'occasion de l'exposition du groupe Zéro. Dans ce film, le rond semble être la forme primordiale qui se décline indéfiniment en symphonie visuelle, d'écho en écho...
Le vaisseau en forme de roue n'est pas sans évoquer la Roue du Temps hindouiste, quoique débarassée de ses symboliques religieuses. Elle semble se mouvoir dans le vide avec une sereine et souveraine lenteur, implacable, inexorable, silencieuse.
La forme ronde n'a ni début ni fin, l'oeil glisse sur elle, et les mouvements circulaires du vaisseau sur lui-même et autour de la Terre jouent des cycles sans fin, à l'instar des planètes elles-mêmes. Imperturbable et immuable, le mouvement circulaire confère à ce vaisseau une présence puissante et inaltérable, que même une navette voulant entrer en son sein ne saurait modifier.
Ce vaisseau-monde comme support de méditation contemplative évoque également le Mandala de Kalachakra tibétain, autre variation sur le rond comme espace de projection mentale, et comme condensation d'une vision cosmique.
2001, l'Odyssée de l'espace n'est-il pas tout entier une méditation sur l'homme et sur l'existence ?
"Vanitas vanitatum, et omnia vanitas", "vanité des vanité, et tout est vanité" peut-on lire au début de l'Ecclésiaste, citation de référence pour le genre pictural de la Vanité à la Renaissance.
La trajectoire qu'emprunte 2001, l'Odyssée de l'Espace s'inscrit en effet dans cette tradition picturale qui médite sur le caractère dérisoire de toutes les prétentions humaines.
Voici un exemple de Vanité, une toile de Jacques de Gheyn peinte en 1603 :
A première vue, pas de rapport immédiat avec le film qui nous occupe. Pourtant, 2001 s'ouvre sur les origines de l'homme et l'une des premières images qui nous présente un de nos ancêtres est celle-ci :
Curieux, ce rocher mis en lumière, comme s'il était en creux et par mimétisme le sujet obsédant non seulement de ce plan, mais aussi du film : un crâne humain...
L'association de cette forme à un crâne humain fonctionne de la même manière que l'étrange oeuf-arbre dans ce tableau de Hieronymus Bosch, l'Enfer, volet gauche du Jardin des délices, peint en 1504 :
Nous nous éloignons cependant de nos formes rondes de départ.
Refermons donc les volets du Jardin des délices...
Il s'agit ni plus ni moins d'une vision de la Création du Monde par Dieu (seul être situé en dehors de la sphère). Le monde est ici condensé dans cette gigantesque bulle : il y a la voûte céleste, la terre entourée des mers, et la profondeur souterraine. Au delà, rien sinon le mystère de Dieu.
L'espace infini trouve une représentation finie dans la sphère, objet paradoxalement sans fin et qui donne à voir des limites à l'infini. Cette concentration du monde dans une forme ronde ou sphérique n'est pas sans rapport avec la bulle qu'on peut voir dans la Vanité de Jacques de Gheyn :
La bulle fait en effet partie des symboles fréquemment utilisés dans la représentation des Vanités : elle condense dans son reflet et en la déformant la totalité de l'espace que nous ne pouvons voir avec nos propres yeux. Ce reflet suggère un impossible désir de sortir des carcans de notre vision restrictive du monde, pour avoir un point de vue omniscient, le point de vue de Dieu. C'est bien sûr un moyen de signifier le désir de s'arracher à notre condition humaine.
N'oublions pas enfin la dimension de la bulle liée à l'éphèmère : si nous voulons la toucher, la bulle éclate et disparaît. Comme Icare qui se brûle les ailes en voulant s'approcher du soleil, comme la Tour de Babel qui s'effondre en s'approchant de trop près du mystère divin, ou comme la catastrophe qui survient quand l'homme a poussé trop loin son intelligence dans 2001...
Cette bulle de Vanité, dans le film, c'est l'ordinateur HAL 9000, dont voici l'oeil :
Hal n'a pas vraiment de visage, c'est un pur esprit. Sa conscience individuelle est seulement matérialisée par cette demi-sphère lumineuse, qui renvoie par analogie à l'oeil humain, comme celui de Dave :
L'oeil de Hal évoque donc une bulle de Vanité par sa rondeur et son reflet déformant. Il réalise ainsi le fantasme humain du point de vue omniscient sur le monde : dans l'espace clos et flottant du vaisseau spatial, Hal est partout. Il voit tout.
Si ce vaisseau est à considérer comme une vision en raccourci de la planète Terre, Hal en est le Dieu omniscient, tout puissant et immanent. Hal n'a pas de matérialité, il est pensée pure, et en même temps son corps EST le vaisseau tout entier.
L'intelligence supérieure extra-terrestre que cherchent ainsi à rencontrer Dave et son équipage n'est pas ailleurs que le vaisseau-monde même dans lequel ils sont embarqués, et dont la conscience nous est manifestée par cet oeil rond et obsédant. Et cette intelligence-là, c'est le point ultime du génie humain, capable de créer une tel être omnipotent.
Au bout du frénétique désir humain de se hisser au-delà de sa condition, c'est-à-dire de se prendre pour Dieu si on veut en revenir à Icare et à Babel, le désastre arrive fatalement : la créature trop réussie prend alors son autonomie vis-à-vis de son créateur.
Thème classique et fondamental, du mythe de Prométhée à celui de Frankenstein, à ceci près qu'ici la créature n'est pas faite à l'image de son créateur.
Quoique... les facultés émotionnelles de Hal (il est orgueilleux, jaloux et paranoïaque, comme les hommes... et les dieux grecs), sa capacité de jugement, moral ou esthétique comme on le voit dans l'image ci-dessus (il est capable de juger de la ressemblance d'un dessin et même de la progression du niveau de dessin de Dave !), son assimilation des codes sociaux humains (comme l'anniversaire qu'il souhaite à Franck), sa volonté de puissance, et même sa volonté de s'arracher à sa condition, posent en creux la question de l'homme.
Qu'est-ce que ne peut pas être une machine ?
Qu'est-ce que l'homme ?
Question qui clôt le film de manière sublime, et toujours ronde ! :
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